mardi 2 mars 2010

Episode 202



Sketch

Cet épisode est génial, complètement à part, véritable bijou d’excentricité et de tragique, chef d’œuvre barré et d’une cruauté époustouflante.
Il existe ici un mélange confondant la brutalité crue et sans détour avec une tendresse apitoyée infinie qui laisse sans voix et complètement secoué. Véritable flirt avec la folie, cette allégorie extrême et exagérée de l’adolescence et ses psychoses bouleverse et laisse un goût terriblement amer dans la bouche. C’est comme si on accédait à un envers du décor et que ce dernier n’était pas beau, mais alors pas beau du tout.

La petite Lucy (mais tout le monde l’appelle Sketch), dont on suit les divagations et les obsessions pathologiques jusqu’au drame, est absolument ravissante ; en effet, on ne peut s’empêcher de ressentir beaucoup de tendresse pour cette fille (admirablement bien joué par une Aimée Ffion Edwards, inconnue galloise mais extraordinairement éblouissante dans son rôle) qui tente par tous les moyens de se raccrocher à ses illusions, dans l’espoir pitoyable d’échapper à une condition trop dure. Et c’est ça la force de la série : réussir à nous faire partager, à nous émouvoir devant cette folie.
Soyons direct, l’ouverture de l’épisode est une merveille et donne le ton d’entrée. C’est un choc et on se prend une vraie claque dans la figure ! Tout y est magique, successions de plans bien cadrée, allant à l’essentiel et dont les associations glissent peu à peu les propos vers quelque chose de bizarre, voire malsain, tout en gardant une esthétique magnifiée : le plan sur les étages répétitif du bloc HLM, le panorama sur le lever du jour et ces grues, le mur rempli de photos, ce cadrage avec la chevelure de Lucy en premier plan et la vue sur la fenêtre d’en face, l’espionnage et puis ce visage, ce plan serré sur Lucy, complètement extatique, au sourire qui fait peur, mélange de satisfaction, de lubricité, d’envie et de résolution, expressions incroyables, qui décuple la maturité attendue chez une adolescente. Mais Lucy est justement loin d’être une adolescente comme les autres.
Tandis que le romantisme de la chanson d’Aqualung (la chanson intense de la version française, débutant au piano et se terminant par des zebras de guitare et des cris lyriques, rend la scène encore plus saisissante) se superpose parfaitement avec l’ambiguïté des sentiments de Lucy, on découvre avec horreur et effarement que celle-ci passe son temps à espionner Maxxie, dont elle est visiblement folle amoureuse. Des photos de lui sont étalés sur tous les pans de la mur de sa chambre, elle possède un carnet où elle note toutes ses activités à l’heure près, un appareil photo avec téléobjectif traîne sur son bureau et un frisson parcoure le dos. On comprend désormais qui était à l’origine des flashs que surprenait Maxxie dans l’épisode précédent. Et que dire du plan suivant avec ce premier plan sur les yeux fixées vers Maxxie et ce reflet sur le miroir montrant la jeune fille plaquer ses seins sous une bande de manière à les aplatir ? Le geste est fait sans y réfléchir avec obstination comme si elle s’obligeait à une telle résolution.

Cette scène fait entrer de plein pied Skins dans un autre univers, beaucoup plus glauque, beaucoup plus noir et plus crue que celui trash et glamour qu’on a bien voulu lui attribuer. La scène de l’habillement est une constante dans la série car elle est le signe fort de la construction de la personnalité de l’adolescent. La façon dont il s’habille est la preuve son expression. Ici, avec Lucy, fini les nanas égocentriques et fashion victime, sans aucun tabou et avec une violence inouïe, on nous montre une fille dévastée par ses démons et détestant cordialement son corps, au point de le renier. La réalité dépeinte ici sera froide, scandaleuse et pertinemment cynique. Pas de strass, pas de paillettes, rien de tout ça, mais juste une réalité sans déformation avec tout ce qu’elle possède d’absurdité et de sincérité, à l’instar de cette mère impotente, obligé de communiquer via un interphone pour bébé et de chier devant sa propre fille car incapable de se déplacer. Face à ce quotidien pas très réjouissant, face à cette vérité probablement trop dure à supporter pour une jeune fille, Lucy va alors se fabriquer un monde chimérique, un rêve complètement fantasmé où elle vivrait un amour sans heurt avec Maxxie, imagée par cet extrait de chanson d’amour irréelle, sous projecteur scintillant, tandis qu’elle torche le cul de sa mère.

Mais en vérité, c’est Michelle qui embrasse Maxxie, puisque en dehors de la tête de Lucy mais à l’école, nous sommes à la répétition d’une comédie musicale, où le professeur Bruce engueule ses élèves et tente par tous les moyens de leur faire passer un message aussi improbable qu’emphatique. La pièce qui doit être joué, irrésistiblement fantasque et décalée, est sensée raconter une romance sur fond d’explosions des Twins Towers et d’attentat terroriste. Tous les élèves sont invités à y participer, de Sid et Chris qui aide au décors, de Jal qui joue dans l’orchestre, même Tony qui regarde béatement sans trop comprendre et enfin Lucy qui doit s’occuper de la technique et qui en profite pour jalouser férocement Michelle, au point de manquer la faire écrabouiller en laissant tomber un des projecteurs.
Il y a un parallèle assez truculent entre la vision truquée et fantasmée de Lucy et cette comédie musicale aussi improbable qu’idiote. Au-delà de se moquer de la sensiblerie américaine et de parodier leur patriotisme (seule une série anglaise pouvait se permettre cela), on peut remarquer qu’il y a là une sorte de refus de se confronter à la dureté des choses. De même pour Lucy, obligée de s’inventer des histoires, de mentir à sa mère en prétendant que Maxxie et son petit copain, de transgresser toutes règles pour se fabriquer un bonheur, afin de fuir un peu sa mère et son quotidien d’assistante pour personnes infirmes. Tout du long, on surfera sur une sorte de vague improbable, décalée, sans jamais savoir s’il faut en rire ou en pleurer. On est sur la corde raide. L’adolescence, c’est un peu ça, jongler avec les humeurs, sans pouvoir se résoudre à en choisir une et s’y tenir.

Le monde créé par Lucy sera entièrement faux et en dehors des choses, et surtout se heurtera sans arrêt au réel, par exemple lorsqu’elle surprendra une discussion entre Maxxie et ses potes s’exaspérant d’être harcelé par une fan qui lui laisse des cadeaux, lorsqu’elle se verra refuser le premier rôle de la pièce sous prétexte qu’elle n’est pas assez belle ou lorsqu’elle aura l’occasion pour la première fois d’adresser la parole à Maxxie, lui demandant si elle célibataire, avant de se rendre compte qu’il ne s’agit que de la caser avec Anwar. Les déceptions sont rudes et on compatit pour cette fille, courant se réfugier dans un débarras. Rejointe par Michelle et Tony, elle retrouvera Michelle toute seule, déçue de voir qu’elle ne provoque plus autant d’effet sur Tony qu’avant son accident (il y a un lien entre l’impuissance à bander pour Tony et son incapacité à ressentir la moindre chose pour son bien aimée), et lui tiendra alors un discours stupéfiant. « A croire qu’ils aiment tous nous humilier, les mecs font toujours ça ». C’est la rancœur qui habite le cœur de Lucy. Elle est en colère car elle sait que la réalité aura bien du mal à répondre à ses souhaits. En fait, elle n’a jamais voulu y adhérer, elle refuse de s’y inscrire, et plus que tout, elle a une frousse de devenir adulte et de devoir assumer ça : la connerie des gens, la concupiscence d’Anwar ou les pelotages lubriques de Bruce sur les fesses des jeunes adolescentes comme Michelle. On comprend dès lors que Lucy fait tout pour ne pas s’assumer en tant qu’adolescente : elle s’habille comme un garçon, avec chemise à carreau et bretelle, elle réduit sa poitrine avec un bandage étouffant et elle réduit sa touche féminine à une coiffure démodée, raie sur le côté, mèche tombante et barrette pour les cheveux, de plus, elle sera amoureuse d'un homosexuel, le seul garçon à ne pas pouvoir la satisfaire, reculant ainsi l'échéance d'une vraie histoire, peut-être plus moche, mais plus authentique. Lucy ne veut pas grandir. Dans le sens où elle va tout faire pour ne pas qu’elle le fasse dans le vrai monde, celui qui est pourri.

Au lieu de ça, elle préfère s’inventer un rêve. Elle dira à Michelle : « Oui mais tu te souviens de la première fois où vous vous êtes embrassés ? de cet instant magique qui a transformé ta vie ? ». Lucy est persuadée que c’est l’amour chevaleresque qui va la sauver de son quotidien. Et pour y parvenir, Lucy, prête à tout, s’en donnera les moyens coûte que coûte. C’est sur ce point qu’on touche à la folie. Car d’ordinaire bafoué, le rêve d’un futur plus agréable va ici être recherché, quite à se voiler la face et à se complaire dans la psychose. Le témoignage en est bouleversant.
S’en suit alors une des plus meilleures scènes de l’épisode, incroyablement saisissante et poignante. Alors que Lucy pénètre par effraction dans la chambre de Maxxie, de retour de sa soirée, la voici qui transforme son aventure en véritable passage érotique. De retour avec la musique d’Aqualung, on suit une Lucy, suffocante et lâchant des soupirs de plaisir à chaque fois qu’elle découvre un objet à lui, ses posters ou son armoire. Toucher son lecteur CD devient une caresse et humer une chemise à lui, un jeu sensuel. L’érotisme détournée est plus que latent, et la projection que fait Lucy va monter crescendo jusqu’au bout du vice : la voici désormais revêtue de la chemise de Maxxie, allongée sur son lit et vue de dessus, pour une improbable séance de masturbation dans ses draps, instants de velouté et de frissons psychotiques époustouflant.
Plaisir solitaire malheureusement interrompu par l’arrivée de Maxxie, obligeant Lucy à se cacher sous le lit pendant la nuit. En fin de compte, cet imbriglio va se convertir en chance inouïe pour elle, accomplissant ainsi ses souhaits de se rapprocher au plus près de l’homme qu’elle convoite : elle pourra s’endormir avec le souvenir de l’avoir vu se déshabiller et assistera à sa séance matinale aux premières loges. L’extrait noir et obscur des Black Rebel Motorcycle Club (il faudra rendre un jour hommage à la superbe BO qui accompagne chaque épisode de Skins) se conjugue parfaitement à l’espèce de réjouissance qu’observe Lucy lorsqu’elle cite en devinant les étapes du réveil de Maxxie, avec un taux d’exactitude qui fait froid dans le dos.

La folie de Lucy est une réalité et elle est encore plus réelle que lorsque sa mère lui dit qu'elle est "une gentille fille". Car Lucy, lorsqu’elle quitte son rêve avec Maxxie, retrouve alors sa mère, qu’elle surprend par terre, incapable de se lever et qui demande si elle s’est pissée dessus. Lucy l’aide, l’installe dans son lit, la change et lui donne des médicaments, avec tendresse et soin, veillant à ne pas dépasser les prescriptions du médecin. Mais cette fonction va générer de l’injustice chez elle. « Il en a de la chance Maxxie de t’avoir », lâchera sa mère, complètement crédule. Ce décalage avec la vérité sera si insupportable pour Lucy qu’elle prendra les dispositions les plus radicales.
« Maman, il faut que je te parle d’un truc » : alors qu’on s’attend à ce qu’elle avoue à sa mère avoir menti, la voici qui va encore plus loin, inventant mensonge sur mensonge, persistant dans sa mythomanie maladive. Au cours d’une scène où elle est bluffante de persuasion, elle va monter un bobard auprès du proviseur du lycée, et en compagnie de sa mère, témoigner d’une agression sexuelle par Bruce, le directeur de la comédie musicale. Elle raconte tout, avec détail et « il ne m’a pas obligé à faire des trucs ou à regarder son machin. Il a dit qu’il adorait ça parce que j’avais des petits seins. Que je pouvais être un garçon ». C’est crue, c’est grossier et c’est surtout horrible car faux. Les tremolos dans la voix, le vocabulaire pudique employé, la culpabilité savamment glissée de temps à autre, rendent la performance d’autant plus forte qu’elle mime un mensonge aggravé.
Celui-ci va conduire le professeur de théâtre à être arrêté par les forces de l’ordre pour harcèlement sur mineur. Lucy va alors contempler son exploit du haut d’un couloir, regardant son méfait au-delà d’une fenêtre grillagée. Lucy vit dans son monde, qui est représenté ici comme une prison, une coupure de la réalité extérieure. Mais dans son monde, Lucy est satisfaite, ne ressent aucun remord, aucune culpabilité, et savoure. Il suffit de constater le regard qu’elle lance alors face caméra : il est tout simplement extraordinaire d’ambiguïté !

Mais finalement, est-elle si folle que ça ? N’est-ce pas la dureté du monde qui est fou ? Car tout au long de l’épisode, on ne cesse de montrer en arrière fond, une certaine violence omniprésente. Que le thème de la comédie musicale soit les attentats du 11 septembre n’est peut-être pas si étonnant que ça. On le rappelle le quotidien de Lucy, ce sont ces barres HLM, dont les vues d’ensemble s’attardent beaucoup, cet empilement d’appartements, de lieux de vie comme des cages, où se jouent des milliers de drames, dans l’indifférence générale, comme l’impotence de sa mère, dont seule s’occupe Lucy. Et là où l’horreur est sans doute la plus vive, ce n’est pas dans ce témoignage truqué visant à évincer le professeur de théâtre, mais dans le fait que ce type d’histoire peut réellement arriver et qu’elle arrive d’ailleurs fréquemment, avec ces relents de pédophilie sous-jacent.
Et l’adolescence, en fin de compte, c’est ça : se confronter à cette réalité abjecte et injuste. La reconnaître et y trouver sa place. Y inclure sa personnalité, assumer l’absurdité et avancer cahin-caha. Seulement, Lucy refusera obstinément d’accepter la dureté de ce monde. Elle finira par l’éviter, l’occulter et y préférer largement des fantasmes montés de toute pièce. Ses réactions seront sans cesse surprenante et à contre-courant. C’est sans doute cela qui fait la force de cet épisode, cette persistance à vouloir s’enfoncer dans sa folie. Alors qu’à chaque fois qu’on se dit que Lucy va trop loin, elle rebondit sur un acte encore plus radical et pervers. De loin, cet épisode enchaînera les passages cultes, le plaçant à part dans la liste des centrics de la série, de par sa noirceur et surtout son pessimisme.

La vérité sera cruellement renvoyée à la figure de Lucy. Celle-ci va alors prendre des décisions radicales. Tout obstacle à la réalisation de son rêve devra être écarté. L’adolescence, c’est assumer ses déceptions. C’est relativiser. Cet apprentissage n’est pas si facile et c’est pour cela que durant cette période, on voit les jeunes pleurer aussi bien pour une séparation futile que pour le décès d’un proche, pour une mauvaise note que pour une engueulade avec son meilleur ami. On est sur la corde raide, on tangue, parfois on tombe, mais on avance. Lucy refusera de faire tout cela. Pour elle, c’est trop dur, car ce serait alors reconnaître que si elle a passé son enfance à s’occuper de sa mère (elle le lui criera au visage : « je n’ai jamais été élevée ») pour rien, sans signification, sans récompense, alors tout ceci serait cruel. L’adolescence, c’est découvrir finalement que l’honnêteté ne paie pas. Jouer les infirmières pour sa mère, avec l’absence totale d’un père pour aider, ce n’est pas la condition pour avoir le droit au bonheur par la suite. Ce n’est pas comme ça que les choses marchent (et on note au passage la philosophie de la série et sa position par rapport à la morale, thème traité avec une grande discrétion mais bien présent).
Pour la petite Lucy, cette évidence sera insupportable. La confrontation avec sa mère cristallisera toute cette frustration avec une intensité incroyable. Sa mère a découvert que sa fille n’avait cessé de mentir, avertie par Maxxie lui-même, ce dernier ayant retrouvé dans sa chambre une barrette à cheveu appartenant à Lucy et ayant alors voulu avoir des explications. Lucy la traite de tous les noms, révèle son vraie visage, celui d’une furie, agressive et sans pitié, insultant sa pauvre mère de traînée, de sale infirme, et allant jusqu’à l’attacher à son propre lit. Les actes sont radicaux et témoignent de l’absence de limite que s’est fixée la jeune fille. Cette extrémité laisse pantois.

Lucy va alors se réfugier à nouveau dans ses chimères, souhaitant à tout prix jouer dans la pièce au cours de la représentation en public et surtout donner la réplique à Maxxie, espérant ainsi pouvoir lui montrer qu’elle ne fait que l’aimer. Piquant la place à Michelle, à qui elle a refilé les médicaments de sa mère qu’elle a fait passer pour des calmants contre le trac, ce qui a eu pour effet de déclencher des vomissements, elle va ainsi pouvoir reprendre le rôle principal et se jeter à corps perdu dans un univers nouveau, parfait, sans ombrage, irréel et merveilleux. C’est là qu’au cours d’une comédie musicale abracadabrantesque (mise en abîme parfaite et saugrenue du monde chimérique de Lucy), où les hommes d’affaires new-yorkais poussent la chansonnette et où des hommes-burger assurent le show, la petite Lucy va pouvoir complètement s’épanouir. Revêtue d’un costume d’homme et maquillée, bien coiffée, elle montrera qu’elle peut être éclatante, et fera preuve d’un talent pour la danse et le chant qu’on ne lui soupçonnait pas. Mais ce qui est fulgurant, c’est surtout le sourire apparue enfin sur son visage, qui s’illumine et se sublime par le bonheur qu’elle a d’être en compagnie de Maxxie. Même en coulisse, avant la scène finale, elle finira par avouer à Maxxie ses projets : « tu crois au pouvoir de la magie ? quand on s’embrassera… quand on s’embrassera… »
En retour, elle ne récoltera que l’aprêté de la réalité : « je suis gay ! » lui hurlera Maxxie. Mais alors qu’on pensait naïvement que Lucy ne s’était jamais rendu compte de ça, elle prouvera le contraire, argumentant même que cela ne lui pose pas de problème et qu’il existe des solutions, comme si l’amour suffisait à contourner toutes les contradictions. Les paroles suivantes, prononcées par Lucy, sont alors tout bonnement hallucinantes : « Regarde-moi, je suis presque un garçon. Tu pourrais m’aimer », discours fantasque et à l’opposée de la réalité. Maxxie est effaré, dégoûté par ce déni : « tu es complètement siphonnée ». Mais juste à ce moment-là, surgit l’homme-burger, sensé représenté l’Amérique dans toute sa splendeur, qui monte sur scène et hurler un boogie-woogie enflammé, et on se demande qui est vraiment siphonnée : Lucy ou bien la société de consommation dans lequel on vit ?
L’ardeur de Lucy dans sa complainte serre la gorge, elle y met toute sa force pour essayer de se faire comprendre, pour ajuster sa réalité avec celle de Maxxie, pour rendre vivant et tangible son désir d’amour absolu et improbable. Elle prend alors la main de Maxxie et la plaque sur sa poitrine écrasée : « Touche, je suis presque un mec. Tu sens mon cœur qui bat la chamade ? C’est parce qu’à la fin de la pièce, tu m’auras embrassée. Quand tu m’auras embrassée, tout changera. Tu vois pas que je t’aime ? »

Comme un signe avant coureur, le crash des avions et l’explosion des immeubles dont on n’entend que les bruits des coulisses, semblent annoncer à Lucy que la réalité est brutale. Car après un dernier chant merveilleux, au milieu des décombres, une chanson hilarante au début de l’épisode mais désormais poignante et tristement lyrique (« Once I was only a banker, I dreamt about downjones, I didn’t see my credit was running out » ce à quoi réplique « I was always smiling at the morning but you never saw me, you were too busy », avant la réconciliation « then in a day Oussama blews us away and now you know how I feel »), et une conclusion en happy end, où le baiser se poursuit comme dans un rêve, avec cette caméra qui s’enfuit vers le haut, comme tant tout bon film américain, Maxxie susurre alors à l’oreille de Lucy : « rien, ça ne m’a rien fait ». Il suffit alors de voir le visage déconfit de Lucy pour comprendre que tout à coup, son rêve, son rêve qu’elle avait fabriqué de toute pièce, au prix de multiples sacrifices, se brise en mille morceaux.
Devant un public abasourdi, elle se met alors à le gifler et à gueuler : « non ! non ! ça ne va pas se passer comme ça ! ah ça non ! ». Maxxie se met à l’insulter et à la traiter de folle, la laissant toute seule sur scène, sous le projecteur, en train de pleurer, humiliée, incomprise et abandonnée.

La rage sera immense : on retrouve Lucy dans sa chambre tout détruire et tout saccager, déchirant toutes les photos de Maxxie, avant de s’effondrer en larme, au cours d’une scène bouleversante (avec Cat Power en BO). Alors Lucy va accepter son sort : elle détache sa mère, enlève son bandage et met une belle robe noire, la symbolique est forte, elle redevient une femme, retrouve des formes et s’assume dans sa féminité. C’est cela le passage vers l’âge adulte et tout le dilemme de l’adolescent : accepter son corps.
Seulement, tout n’est pas aussi simple, car alors que Lucy va réveiller Anwar et lui proposer de montrer dans sa chambre en cachette pour faire l’amour avec lui, jurant qu’elle n’a jamais été amoureuse de Maxxie, alors qu’on pense qu’elle a tournée la page, voilà qu’en fait, elle fait l’amour avec lui tout en admirant une photo de Maxxie posée sur la table de chevet.
La fin de l’épisode est cruelle mais aussi superbement forte. Elle montre que beaucoup d’adolescents acceptent parfois de grandir avec résignation. Ce qui peut conduire à des actes dangereux. Ici, Lucy accepte de se faire dépuceler, au cours d’une scène mi-comique, mi-tragique, où Anwar s’y prend comme un minable, sans aucune tendresse, ni empathie, et où Lucy semble s’en moquer, le regard dans le vide, ne ressentant aucune jouissance, mais subissant les secousses de son partenaire inexpérimenté, acte sexuel sans saveur, et bien triste
.

dimanche 24 janvier 2010

Episode 201



Tony et Maxxie

Skins a le mérite génial de détruire tout ce qu’il a construit.

A commencer par le personnage de Tony, comme en témoigne cet épisode, passé à l’état de légume, diminué par une commotion cérébrale. Le contraste est si saisissant avec ce qu’on connaissait de la première saison, qu’on se demande comment la série va s’en sortir avec ce nouveau canevas. Et de jubiler à l’avance. Skins démonte ses propres idoles.
On prend les mêmes et on recommence, dit l’adage. Sauf qu’ici, on ne prend pas exactement les mêmes mais on recommence. Jolie pied de nez. Lançant le ton de la saison entière, qui se voudra plus dramatique, plus méchante, plus authentique encore, plus désespérée aussi, cet épisode jouera avec les attentes du public, pour en prendre sans cette le contre-pied, se placer à revers, en léger décalage, juste ce qu’il faut pour déstabiliser et surtout jouer sur les émotions. Car maintenant qu’on est attaché à ces adolescents, qu’on les connaît, qu’on a dessiné leurs personnalités, on peut dès lors s’amuser à aller plus loin, à déconstruire, pour reconstruire par-dessus.

Du reste, cet épisode affine la définition de l’adolescence. Après une première saison qui en tirait des traits grossiers : hédonisme, refus de voir la réalité, affranchissement des contraintes, affirmation de soi, la deuxième saison va briser menu toutes les espérances. Car l’adolescence ce n’est pas cet assemblage de clichés libertaires. C’est avant tout être capable de voir la réalité, d’accepter ses contraintes et surtout sa fatalité, pour en assumer toutes les responsabilités. Et c’est ça qui va être dur.

Ce sont d’ailleurs, une fois n’est pas coutume, les parents qui vont donner la meilleure définition de l’adolescence. C’est suffisamment rare pour le souligner, mais ici les adultes ne seront pas caricaturés comme opposition grotesque aux enfants. On les voit plutôt ici avec leurs propres névroses, complètement dépassés par la tournure des événements. Et lorsque le père de Tony, accablé par l’état de Tony, devenu jeune larvaire impotent suite à son accident, s’en va rejoindre le père de Maxxie, pour une discussion autour d’un wisky, celui-ci s’épanche et avoue son impuissance. Aux travers de sa confession, on en apprend plus sur ce que c’est qu’être adolescent : « je ne le reconnais plus ».

L'épisode s’ouvre sur une vue d’église et de vitrail, avec un orgue en fond sonore, ce qui fait penser à des funérailles, et donc que Tony est mort suite à son accident. Au lieu de ça, on assiste à une répétition de danse avec Maxxie et ses amis, sur fond d’électro-dumb. Une ode à la vie en sorte. Totalement mal venue avec le contexte. Comme si on se moquait du malheur.
Tony est bien là du reste, hagard, inexpressif, à regarder ses amis, sauf qu’il n’a pas d’avis, il est comme parti, c’est encore pire que la mort, ce n’est plus le Tony qu’on connaissait. Il marche voûté, il a peur de tout, surtout des bus, on dirait un enfant craintif, il le regard dans le vague, il faut lui découper sa viande, des petites filles le traitent de débiles, il ne souvient plus de rien.
Le voir dans cet état est bouleversant, il y tant de disparité avec celui qu’on connaissait auparavant manipulateur et séducteur, presque tenant le monde entre ses mains. Seulement la réalité l’a rattrapé, et brutalement du reste, lui ôtant toutes ses capacités. Le parallèle est intéressant entre Tony et Maxxie, l’un voit ses rêves brisés à cause de son accident, l’autre veut les faire aboutir. Tandis que Maxxie danse sur le terre plein de sa cité HLM, avec une totale maîtrise de son corps, Tony galère à tenir un stylo pour signer son entrée au lycée.

L’ensemble vire au tragique, et il faut avoir le cœur bien accroché pour aborder tout l’abattement qu’entraîne cette situation. Il suffit de voir la mère de Tony désespérée devant les installations et le système d’alarme dans les toilettes, bassesse absolue démontrant avec une crudité acide le manque d’indépendance de Tony, autrefois notion même de l’indépendance. Est-ce là à voir un parallèle avec la définition de l’adolescence ? Après tout la jeunesse n’est qu’une aspiration à s’affranchir, se croire capable de tout, selon ses propres volontés, mais la réalité rattrape toujours les choses, et finalement Tony ne fera pas ce qu’il veut, car on ne peut pas faire ce qu’on veut. Ce qui génère une frustration incroyable. Une colère qui s’exprime face aux contraintes. Comme si on était bâillonné. Tony se sent exclue à ne pas pouvoir sortir faire la fête avec ses amis, même Chris et Jal n’ose pas s’approcher trop près de lui à l’abri de bus, de peur d’être contaminé, comme si Tony leur rappelait avec trop d’âpreté que la vie ne tient qu’à un fil et qu’on peut être rattrapé par la misère plus vite qu’on ne le pense, le père de Tony finit même par s’énerver, Tony lui-même s’énerve, il en pleure, il se roule par terre, il doit être réconforté par ses parents, cette scène est insolente de pathos.

Cette tension est palpable de bout en bout, mais il y a malgré tout un humour sous-jacent : Effy s’amuse avec les installations de toilettes, découvrant que le jet d’eau peut lui faire beaucoup de bien, la mère de Tony raconte une blague cochonne mais Tony rigole à une autre blague sortie par Chris quelques minutes auparavant, en pure décalage ce qui mettre toute la famille mal à l’aise, Anwar se transformera en assemblage ridicule de clichés sur le monde du rap, à l’opposé de la sobriété de Tony. Ce qui donnera lieu à un ton très grinçant, du détachement et un cynisme des plus savoureux. Voire même du second degré : lorsque Tony sortira avec sa sœur, maquillée et vêtue comme une emo sexy et au style ravageur, il lui dira « tu n'es qu'une jeune fille », quant à elle, elle répliquera : « et toi, tu es barge ». Ces termes finalement ne sont pas si antinomiques, en s’additionnant (« jeune » et « barge »), ils formuleront la définition de l’adolescence.

La situation n’est d’ailleurs pas des plus joyeuses pour tout le monde : Sid n’ose toujours pas voir son meilleur ami, traumatisé par son accident, il l’évite soigneusement, préférant rester dans sa chambre et filtrer ses appels, se languissant de Cassie, qui elle, visiblement s’amuse en Ecosse en compagnie de garçons. Quant à Michelle, elle ne s’en remet toujours pas, elle qui avait cru à l’amour de Tony et qui voit son couple se briser, préférant alors noyer son chagrin en se prenant des cuites et en sortant avec tous les mecs de passage. On est loin de l’image glamour de l’adolescence, tel qu’on peut la rêver. Ici, les adolescents seront perdus, agressifs, à l’image de ces jeunes voyous homophobes harcelant Maxxie, désappointés et la recherche d’évasion ne sera plus vécu comme un idéal mais comme un palliatif. Michelle se torchera à la vodka par dépit, Sid carburera à l’ecstasy pour oublier. En fait une sorte de menace planera aux environs de ces jeunes. Menace indicible, invisible même, mais bien présente. Cette crainte sera symbolisée de manière superbement subtile et trompeuse par quelques flashs photo apparaissant au loin, d’une des nombreuses fenêtres des immeubles HLM de la cité où vit Maxxie. On ne sait pas qui prend les photos, ou bien même s’il s’agit de prises de vue de Maxxie, ni qui est derrière tout ça, mais l’angoisse survient malgré tout.
Même les fêtes géantes, habituellement refuge et palliatif à cette angoisse, ici rave party improbable dans une demeure abandonnée en pleine forêt, ôtera ses attraits pour devenir le lieu d’une oppression de tous les instants. Le trip de Sid, kaléidoscopique, sera tournoyant, à en faire mal à la tête, les lasers seront irritants, la réalité s’échappera pour un mix de tortures et autres violences. Lorsque Tony voudra se joindre à la fête, il en subira les pires effets, bousculé, écrasé, souffrant d’une ochlophobie croissante, criant qu’on vienne le sauver, qu’on l’extirpe de là.

A la sortie, dans le parc, tandis que les spots lumineux et les lanternes éclaireront les branchages et que quelques jeunes discuteront autour de leur gobelet en plastique, Michelle viendra se retirer, probablement honteuse d’elle-même, ou en tout cas gêné par le regard réprobateur de Sid lorsqu’elle se laissait enlacer par deux garçons. Ce dernier vient d’ailleurs la rejoindre pour lui demander des comptes. Autrefois amis, souriant, s’envoyant des vannes, l’innocence sera dissolue, et on aura le droit à un dialogue, amer, acide, adulte en somme. Cette scène est une des meilleures de l’épisode, et elle lance le ton de la nouvelle saison à venir : plus ambiguë, moins évidente, plus laborieuse. Michelle avoue éviter Sid pour la simple et bonne raison qu’il lui rappelle trop Tony. « A chaque fois que je te vois, je le vois lui » reconnaît-elle. Confession ingrate du point de vue de Sid, lui qui a passé tout son été à venir au chevet de Tony, à l’hôpital, suivant l’évolution de sa santé, espérant son rétablissement. Mais agir de manière responsable n’est pas si évident que ça pour un jeune de l’âge de Sid, qui a encore tant de choses à régler, d’ailleurs dès que Tony sera remis sur pied, le revoir, affronté ses facultés amoindries, sa personnalité réduite, sa perte de mémoire, sera beaucoup trop dur. Alors Sid agira en lâche et fera tout pour l’éviter, malgré les suplices de Tony, le quémandant toujours. Comme quoi, la maturé ne s’acquiert pas aussi rapidement. Lorsque Tony surprendra cette petite discussion au pied des arbres, silencieux, tranquille, le malaise sera criant. Tony a-t-il compris de quoi il s’agissait ? A priori oui, vu la phrase qu’il lâche avec une expression stupéfiante au regard de la détresse qui doit l’habiter en son for intérieur : « un jour je me souviendrai de tout ».

Un peu comme si à ce moment là, Tony pourrait alors devenir lui-même, enfin devenir un adulte. L’adolescence, finalement, période de transition, semble être une zone de turbulence, où l’individu se détache de sa personnalité, se cherche, tâtonne, essaye, avant de s’ajuster, de faire coïncider plusieurs pans, et se tracer droit. Cette quête d’identité, trame principale de la série Skins, servira de fond pour les scénarios à venir. Et il est donc logique de terminer l’épisode sur Tony cherchant à écrire son nom : autrefois zigzaguant, brouillon, comme indéfini, avec effort et instinct (comme le dit Maxxie), le tracé deviendra régulier, symbole d’identité. La crise adolescente, c’est ça, c’est l’envie de Tony d’écrire son nom sur un papier, s’affirmer en tant que soi.

lundi 7 décembre 2009

Episode 109


Everyone

C’est arrivé tellement vite qu’on a l’impression qu’il ne s’est rien passé. Et pourtant, il semblerait bien qu’il y ait eu un clash. Pendant une fraction de seconde, on aperçoit une masse verte lancée à toute vitesse mais la vision est trop fugace. On se retrouve avec toujours ce même plan. Sauf que Tony a disparu. Et on entend au-delà du champ ce bruit affreux d’un freinage qui survient trop tard. On fait le lien. On réalise toute l’horreur mais avec ce bizarre sentiment d’irréalité. Car l’action survient au-delà de la caméra. Comme si rien ne pouvait être réel lorsque ce n’était pas montré.
Le trouble est encore plus criant lorsque l’horreur est suggérée par les hurlements d’Effy qu’on entend au travers le téléphone de Michelle, assise aux toilettes et troublée par cette action qu’elle ne voit pas mais devine à peine. Car la fatalité de l’accident a du mal à être saisie dans son caractère tangible. On a tendance à l’occulter. Comme cet épisode le fait en évitant soigneusement de montrer le résultat. L’action file à toute allure. Trop pour qu’on puisse y accorder de l’importance.

Cela ne veut pas dire que la fatalité n’est pas là. Au contraire, elle possède toujours son imprévisibilité et sa tendance à briser des destins. Elle rode. Mais le propre de l’existence est de faire semblant de ne pas y croire. D’esquiver les échéances et les coups du sort. En soi, l’adolescence, c’est ça. On prend conscience de notre mortalité. Cette fragilité doit être compensé par une action toujours plus vive et une insouciance plus poussée. Comme un défi. Mais la réalité rattrape toujours les gens, comme elle a rattrapé Tony.

Pourtant, tant que ça n’arrive pas, on n’y croit pas. On pense à autre chose. On pense que rien ne changera. L’esprit adolescent, c’est le prolongement, le rendu infini des choses futiles. Tony prend son portable, il appelle Michelle, il lui avoue son attachement, il lui dit tout ce qu’elle a voulu entendre, pardon, tout ce que nous, on a voulu entendre, il se déplace sur la route parce qu’il n’a pas assez de réseaux, Michelle pleure de joie, on se dit qu’ils vont se remettre ensemble car finalement leur couple est plus fort que tout, l’adolescent, c’est ça, c’est l’immortalité de la jeunesse, la préservation de la rébellion, on entend bien le bus arriver, mais on ne le voit pas, alors on y prête pas attention, on a l’impression qu’il n’existe pas, mais il est bien là et la seconde d’après, Tony est valdingué violement et sort du champs de manière si brutale que ça en est choquant. Traumatisant presque. Et vaguement cynique.

Car le génie de Skins, le génie de cet épisode final qui a passé tout son temps a jouer avec les chassés croisés de manière à résoudre les intrigues qui s’étaient instaurées au cours de la saison (Chris et Angie, Sid et Cassie, Maxxie et Anwar, Tony et Michelle), est de briser menue toute idée de happy end. Alors qu’on pensait que tout allait plus ou moins s’arranger, malgré les vicissitudes, car l’adolescence, c’est cela, tout s’arrange, voilà que tout est bouleversé par la stupidité. Car il n’y a rien de plus stupide. Et en même temps, cela nous renvoie à notre propre existence : nous ne sommes que stupide. Rien n’a de sens puisque tout peut se déconstruire sans raison. En quoi peut-on trouver de la motivation si le couperet peut tomber avant tout aboutissement ?

Cette question cruciale est au cœur du mal-être adolescent. En somme doit-on s’investir si tout n’est qu’absurdité ?
Il est donc tout à fait normal de retrouver alors Sid qui se lance à cœur perdu vers sa réalisation. Cette décision – rejoindre et retrouver Cassie avant que celle-ci ne parte en Ecosse – va donc s’accompagner d’une parcours dans Bristol, à pied, en bus, jusqu’à la rejoindre sur un banc.
On bascule pour cette scène dans une fin de partie absolument extraordinaire car véritablement étrange !
Alors qu’on a à peine de réaliser que Tony a eu un grave accident qui remet tout en cause, voilà qu’on enchaîne avec Sid aux toilettes, rejoints par deux inconnus aux pissotières, et soudain, ils se mettent à chanter les paroles de « Wild World » de Cat Stevens.

Les dernières minutes de ce final seront époustouflantes d’émotions. On voit Sid progresser dans les rues ou les collines de Bristol, sortant du lieu où était célébré l’anniversaire de Anwar pour monter dans un bus et retrouver Cassie, le tout dans une nuit qui se termine progressivement. Alors que la brutalité de l’accident de Tony chamboule encore les têtes, on atterrit dans des actions hors contexte, floue, comme étanche à la réalité, exactement comme ce qu’il se passe dans la tête des adolescents : un refus de voir les choses, les responsabilité à prendre, et n’agir, ne progresser que vers l’avant, en occultant le reste, pour ne privilégier que ce qui prime : l’attachement.

Les paroles seront chantées successivement par les acteurs de la série, de manière ahurissante et étonnante, mais poignante d’authenticité. La vie dans Skins, ce n’est pas que des bons sentiments, la victoire du bon, c’est un entre deux eaux, de la subtilité et un cynisme percutant et trash. On voit Chris, triste mais victorieux, obsédé par Angie, dont la névrose lui échappe, et rentre en contradiction avec ces chimères d’adolescent et sa propension naïve à croire que tout s’arrange du moment qu’on le veut. On voit Michelle s’attarder sur son portable et ne rien comprendre. On voit Effy pleurer et Tony, le sang à la bouche, continuer à chanter, comme si ce qu’il lui était arrivé n’était pas réel. On voit surtout Sid déambuler avec détermination, ignorant ce qu’il se passe autour de lui, prendre le bus, ce qui fait le parallèle avec l’accident de Tony, bravant de manière métaphorique tous les dangers, grimper une butte pour s’asseoir sur un banc avec Cassie, tout en chant les paroles de Cat Steven avec vigueur et une sincérité qui pince le cœur. Tout bonnement magnifique.

Retrouver Cassie sera vécu par Sid comme l’unique moyen de trouver un sens aux choses : ne pas se sentir seul, créer une connexion, seule parade à l’absurdité du monde. Il est donc tout à fait normal, lorsque tout à coup, la chanson s’arrête, que les deux jeunes se prennent la main et se disent « salut ».