dimanche 24 janvier 2010

Episode 201



Tony et Maxxie

Skins a le mérite génial de détruire tout ce qu’il a construit.

A commencer par le personnage de Tony, comme en témoigne cet épisode, passé à l’état de légume, diminué par une commotion cérébrale. Le contraste est si saisissant avec ce qu’on connaissait de la première saison, qu’on se demande comment la série va s’en sortir avec ce nouveau canevas. Et de jubiler à l’avance. Skins démonte ses propres idoles.
On prend les mêmes et on recommence, dit l’adage. Sauf qu’ici, on ne prend pas exactement les mêmes mais on recommence. Jolie pied de nez. Lançant le ton de la saison entière, qui se voudra plus dramatique, plus méchante, plus authentique encore, plus désespérée aussi, cet épisode jouera avec les attentes du public, pour en prendre sans cette le contre-pied, se placer à revers, en léger décalage, juste ce qu’il faut pour déstabiliser et surtout jouer sur les émotions. Car maintenant qu’on est attaché à ces adolescents, qu’on les connaît, qu’on a dessiné leurs personnalités, on peut dès lors s’amuser à aller plus loin, à déconstruire, pour reconstruire par-dessus.

Du reste, cet épisode affine la définition de l’adolescence. Après une première saison qui en tirait des traits grossiers : hédonisme, refus de voir la réalité, affranchissement des contraintes, affirmation de soi, la deuxième saison va briser menu toutes les espérances. Car l’adolescence ce n’est pas cet assemblage de clichés libertaires. C’est avant tout être capable de voir la réalité, d’accepter ses contraintes et surtout sa fatalité, pour en assumer toutes les responsabilités. Et c’est ça qui va être dur.

Ce sont d’ailleurs, une fois n’est pas coutume, les parents qui vont donner la meilleure définition de l’adolescence. C’est suffisamment rare pour le souligner, mais ici les adultes ne seront pas caricaturés comme opposition grotesque aux enfants. On les voit plutôt ici avec leurs propres névroses, complètement dépassés par la tournure des événements. Et lorsque le père de Tony, accablé par l’état de Tony, devenu jeune larvaire impotent suite à son accident, s’en va rejoindre le père de Maxxie, pour une discussion autour d’un wisky, celui-ci s’épanche et avoue son impuissance. Aux travers de sa confession, on en apprend plus sur ce que c’est qu’être adolescent : « je ne le reconnais plus ».

L'épisode s’ouvre sur une vue d’église et de vitrail, avec un orgue en fond sonore, ce qui fait penser à des funérailles, et donc que Tony est mort suite à son accident. Au lieu de ça, on assiste à une répétition de danse avec Maxxie et ses amis, sur fond d’électro-dumb. Une ode à la vie en sorte. Totalement mal venue avec le contexte. Comme si on se moquait du malheur.
Tony est bien là du reste, hagard, inexpressif, à regarder ses amis, sauf qu’il n’a pas d’avis, il est comme parti, c’est encore pire que la mort, ce n’est plus le Tony qu’on connaissait. Il marche voûté, il a peur de tout, surtout des bus, on dirait un enfant craintif, il le regard dans le vague, il faut lui découper sa viande, des petites filles le traitent de débiles, il ne souvient plus de rien.
Le voir dans cet état est bouleversant, il y tant de disparité avec celui qu’on connaissait auparavant manipulateur et séducteur, presque tenant le monde entre ses mains. Seulement la réalité l’a rattrapé, et brutalement du reste, lui ôtant toutes ses capacités. Le parallèle est intéressant entre Tony et Maxxie, l’un voit ses rêves brisés à cause de son accident, l’autre veut les faire aboutir. Tandis que Maxxie danse sur le terre plein de sa cité HLM, avec une totale maîtrise de son corps, Tony galère à tenir un stylo pour signer son entrée au lycée.

L’ensemble vire au tragique, et il faut avoir le cœur bien accroché pour aborder tout l’abattement qu’entraîne cette situation. Il suffit de voir la mère de Tony désespérée devant les installations et le système d’alarme dans les toilettes, bassesse absolue démontrant avec une crudité acide le manque d’indépendance de Tony, autrefois notion même de l’indépendance. Est-ce là à voir un parallèle avec la définition de l’adolescence ? Après tout la jeunesse n’est qu’une aspiration à s’affranchir, se croire capable de tout, selon ses propres volontés, mais la réalité rattrape toujours les choses, et finalement Tony ne fera pas ce qu’il veut, car on ne peut pas faire ce qu’on veut. Ce qui génère une frustration incroyable. Une colère qui s’exprime face aux contraintes. Comme si on était bâillonné. Tony se sent exclue à ne pas pouvoir sortir faire la fête avec ses amis, même Chris et Jal n’ose pas s’approcher trop près de lui à l’abri de bus, de peur d’être contaminé, comme si Tony leur rappelait avec trop d’âpreté que la vie ne tient qu’à un fil et qu’on peut être rattrapé par la misère plus vite qu’on ne le pense, le père de Tony finit même par s’énerver, Tony lui-même s’énerve, il en pleure, il se roule par terre, il doit être réconforté par ses parents, cette scène est insolente de pathos.

Cette tension est palpable de bout en bout, mais il y a malgré tout un humour sous-jacent : Effy s’amuse avec les installations de toilettes, découvrant que le jet d’eau peut lui faire beaucoup de bien, la mère de Tony raconte une blague cochonne mais Tony rigole à une autre blague sortie par Chris quelques minutes auparavant, en pure décalage ce qui mettre toute la famille mal à l’aise, Anwar se transformera en assemblage ridicule de clichés sur le monde du rap, à l’opposé de la sobriété de Tony. Ce qui donnera lieu à un ton très grinçant, du détachement et un cynisme des plus savoureux. Voire même du second degré : lorsque Tony sortira avec sa sœur, maquillée et vêtue comme une emo sexy et au style ravageur, il lui dira « tu n'es qu'une jeune fille », quant à elle, elle répliquera : « et toi, tu es barge ». Ces termes finalement ne sont pas si antinomiques, en s’additionnant (« jeune » et « barge »), ils formuleront la définition de l’adolescence.

La situation n’est d’ailleurs pas des plus joyeuses pour tout le monde : Sid n’ose toujours pas voir son meilleur ami, traumatisé par son accident, il l’évite soigneusement, préférant rester dans sa chambre et filtrer ses appels, se languissant de Cassie, qui elle, visiblement s’amuse en Ecosse en compagnie de garçons. Quant à Michelle, elle ne s’en remet toujours pas, elle qui avait cru à l’amour de Tony et qui voit son couple se briser, préférant alors noyer son chagrin en se prenant des cuites et en sortant avec tous les mecs de passage. On est loin de l’image glamour de l’adolescence, tel qu’on peut la rêver. Ici, les adolescents seront perdus, agressifs, à l’image de ces jeunes voyous homophobes harcelant Maxxie, désappointés et la recherche d’évasion ne sera plus vécu comme un idéal mais comme un palliatif. Michelle se torchera à la vodka par dépit, Sid carburera à l’ecstasy pour oublier. En fait une sorte de menace planera aux environs de ces jeunes. Menace indicible, invisible même, mais bien présente. Cette crainte sera symbolisée de manière superbement subtile et trompeuse par quelques flashs photo apparaissant au loin, d’une des nombreuses fenêtres des immeubles HLM de la cité où vit Maxxie. On ne sait pas qui prend les photos, ou bien même s’il s’agit de prises de vue de Maxxie, ni qui est derrière tout ça, mais l’angoisse survient malgré tout.
Même les fêtes géantes, habituellement refuge et palliatif à cette angoisse, ici rave party improbable dans une demeure abandonnée en pleine forêt, ôtera ses attraits pour devenir le lieu d’une oppression de tous les instants. Le trip de Sid, kaléidoscopique, sera tournoyant, à en faire mal à la tête, les lasers seront irritants, la réalité s’échappera pour un mix de tortures et autres violences. Lorsque Tony voudra se joindre à la fête, il en subira les pires effets, bousculé, écrasé, souffrant d’une ochlophobie croissante, criant qu’on vienne le sauver, qu’on l’extirpe de là.

A la sortie, dans le parc, tandis que les spots lumineux et les lanternes éclaireront les branchages et que quelques jeunes discuteront autour de leur gobelet en plastique, Michelle viendra se retirer, probablement honteuse d’elle-même, ou en tout cas gêné par le regard réprobateur de Sid lorsqu’elle se laissait enlacer par deux garçons. Ce dernier vient d’ailleurs la rejoindre pour lui demander des comptes. Autrefois amis, souriant, s’envoyant des vannes, l’innocence sera dissolue, et on aura le droit à un dialogue, amer, acide, adulte en somme. Cette scène est une des meilleures de l’épisode, et elle lance le ton de la nouvelle saison à venir : plus ambiguë, moins évidente, plus laborieuse. Michelle avoue éviter Sid pour la simple et bonne raison qu’il lui rappelle trop Tony. « A chaque fois que je te vois, je le vois lui » reconnaît-elle. Confession ingrate du point de vue de Sid, lui qui a passé tout son été à venir au chevet de Tony, à l’hôpital, suivant l’évolution de sa santé, espérant son rétablissement. Mais agir de manière responsable n’est pas si évident que ça pour un jeune de l’âge de Sid, qui a encore tant de choses à régler, d’ailleurs dès que Tony sera remis sur pied, le revoir, affronté ses facultés amoindries, sa personnalité réduite, sa perte de mémoire, sera beaucoup trop dur. Alors Sid agira en lâche et fera tout pour l’éviter, malgré les suplices de Tony, le quémandant toujours. Comme quoi, la maturé ne s’acquiert pas aussi rapidement. Lorsque Tony surprendra cette petite discussion au pied des arbres, silencieux, tranquille, le malaise sera criant. Tony a-t-il compris de quoi il s’agissait ? A priori oui, vu la phrase qu’il lâche avec une expression stupéfiante au regard de la détresse qui doit l’habiter en son for intérieur : « un jour je me souviendrai de tout ».

Un peu comme si à ce moment là, Tony pourrait alors devenir lui-même, enfin devenir un adulte. L’adolescence, finalement, période de transition, semble être une zone de turbulence, où l’individu se détache de sa personnalité, se cherche, tâtonne, essaye, avant de s’ajuster, de faire coïncider plusieurs pans, et se tracer droit. Cette quête d’identité, trame principale de la série Skins, servira de fond pour les scénarios à venir. Et il est donc logique de terminer l’épisode sur Tony cherchant à écrire son nom : autrefois zigzaguant, brouillon, comme indéfini, avec effort et instinct (comme le dit Maxxie), le tracé deviendra régulier, symbole d’identité. La crise adolescente, c’est ça, c’est l’envie de Tony d’écrire son nom sur un papier, s’affirmer en tant que soi.

lundi 7 décembre 2009

Episode 109


Everyone

C’est arrivé tellement vite qu’on a l’impression qu’il ne s’est rien passé. Et pourtant, il semblerait bien qu’il y ait eu un clash. Pendant une fraction de seconde, on aperçoit une masse verte lancée à toute vitesse mais la vision est trop fugace. On se retrouve avec toujours ce même plan. Sauf que Tony a disparu. Et on entend au-delà du champ ce bruit affreux d’un freinage qui survient trop tard. On fait le lien. On réalise toute l’horreur mais avec ce bizarre sentiment d’irréalité. Car l’action survient au-delà de la caméra. Comme si rien ne pouvait être réel lorsque ce n’était pas montré.
Le trouble est encore plus criant lorsque l’horreur est suggérée par les hurlements d’Effy qu’on entend au travers le téléphone de Michelle, assise aux toilettes et troublée par cette action qu’elle ne voit pas mais devine à peine. Car la fatalité de l’accident a du mal à être saisie dans son caractère tangible. On a tendance à l’occulter. Comme cet épisode le fait en évitant soigneusement de montrer le résultat. L’action file à toute allure. Trop pour qu’on puisse y accorder de l’importance.

Cela ne veut pas dire que la fatalité n’est pas là. Au contraire, elle possède toujours son imprévisibilité et sa tendance à briser des destins. Elle rode. Mais le propre de l’existence est de faire semblant de ne pas y croire. D’esquiver les échéances et les coups du sort. En soi, l’adolescence, c’est ça. On prend conscience de notre mortalité. Cette fragilité doit être compensé par une action toujours plus vive et une insouciance plus poussée. Comme un défi. Mais la réalité rattrape toujours les gens, comme elle a rattrapé Tony.

Pourtant, tant que ça n’arrive pas, on n’y croit pas. On pense à autre chose. On pense que rien ne changera. L’esprit adolescent, c’est le prolongement, le rendu infini des choses futiles. Tony prend son portable, il appelle Michelle, il lui avoue son attachement, il lui dit tout ce qu’elle a voulu entendre, pardon, tout ce que nous, on a voulu entendre, il se déplace sur la route parce qu’il n’a pas assez de réseaux, Michelle pleure de joie, on se dit qu’ils vont se remettre ensemble car finalement leur couple est plus fort que tout, l’adolescent, c’est ça, c’est l’immortalité de la jeunesse, la préservation de la rébellion, on entend bien le bus arriver, mais on ne le voit pas, alors on y prête pas attention, on a l’impression qu’il n’existe pas, mais il est bien là et la seconde d’après, Tony est valdingué violement et sort du champs de manière si brutale que ça en est choquant. Traumatisant presque. Et vaguement cynique.

Car le génie de Skins, le génie de cet épisode final qui a passé tout son temps a jouer avec les chassés croisés de manière à résoudre les intrigues qui s’étaient instaurées au cours de la saison (Chris et Angie, Sid et Cassie, Maxxie et Anwar, Tony et Michelle), est de briser menue toute idée de happy end. Alors qu’on pensait que tout allait plus ou moins s’arranger, malgré les vicissitudes, car l’adolescence, c’est cela, tout s’arrange, voilà que tout est bouleversé par la stupidité. Car il n’y a rien de plus stupide. Et en même temps, cela nous renvoie à notre propre existence : nous ne sommes que stupide. Rien n’a de sens puisque tout peut se déconstruire sans raison. En quoi peut-on trouver de la motivation si le couperet peut tomber avant tout aboutissement ?

Cette question cruciale est au cœur du mal-être adolescent. En somme doit-on s’investir si tout n’est qu’absurdité ?
Il est donc tout à fait normal de retrouver alors Sid qui se lance à cœur perdu vers sa réalisation. Cette décision – rejoindre et retrouver Cassie avant que celle-ci ne parte en Ecosse – va donc s’accompagner d’une parcours dans Bristol, à pied, en bus, jusqu’à la rejoindre sur un banc.
On bascule pour cette scène dans une fin de partie absolument extraordinaire car véritablement étrange !
Alors qu’on a à peine de réaliser que Tony a eu un grave accident qui remet tout en cause, voilà qu’on enchaîne avec Sid aux toilettes, rejoints par deux inconnus aux pissotières, et soudain, ils se mettent à chanter les paroles de « Wild World » de Cat Stevens.

Les dernières minutes de ce final seront époustouflantes d’émotions. On voit Sid progresser dans les rues ou les collines de Bristol, sortant du lieu où était célébré l’anniversaire de Anwar pour monter dans un bus et retrouver Cassie, le tout dans une nuit qui se termine progressivement. Alors que la brutalité de l’accident de Tony chamboule encore les têtes, on atterrit dans des actions hors contexte, floue, comme étanche à la réalité, exactement comme ce qu’il se passe dans la tête des adolescents : un refus de voir les choses, les responsabilité à prendre, et n’agir, ne progresser que vers l’avant, en occultant le reste, pour ne privilégier que ce qui prime : l’attachement.

Les paroles seront chantées successivement par les acteurs de la série, de manière ahurissante et étonnante, mais poignante d’authenticité. La vie dans Skins, ce n’est pas que des bons sentiments, la victoire du bon, c’est un entre deux eaux, de la subtilité et un cynisme percutant et trash. On voit Chris, triste mais victorieux, obsédé par Angie, dont la névrose lui échappe, et rentre en contradiction avec ces chimères d’adolescent et sa propension naïve à croire que tout s’arrange du moment qu’on le veut. On voit Michelle s’attarder sur son portable et ne rien comprendre. On voit Effy pleurer et Tony, le sang à la bouche, continuer à chanter, comme si ce qu’il lui était arrivé n’était pas réel. On voit surtout Sid déambuler avec détermination, ignorant ce qu’il se passe autour de lui, prendre le bus, ce qui fait le parallèle avec l’accident de Tony, bravant de manière métaphorique tous les dangers, grimper une butte pour s’asseoir sur un banc avec Cassie, tout en chant les paroles de Cat Steven avec vigueur et une sincérité qui pince le cœur. Tout bonnement magnifique.

Retrouver Cassie sera vécu par Sid comme l’unique moyen de trouver un sens aux choses : ne pas se sentir seul, créer une connexion, seule parade à l’absurdité du monde. Il est donc tout à fait normal, lorsque tout à coup, la chanson s’arrête, que les deux jeunes se prennent la main et se disent « salut ».

lundi 9 novembre 2009

Episode 108


Effy

Cet épisode ne traite pas réellement d’Effy mais plutôt de Tony. Et c’est a priori normal puisque Effy ne parle pas. Les seuls mots qu’elle prononcera surviendront une fois qu’elle sera shootée à mort à l’héroïne pure. Je les restitue dans leur intégralité car ils sont importants :

« Dès fois je me demande si je ne suis pas faite à l’envers. Si ma mère ne m’a pas sortie à l’envers. Dans ma tête, tout est à l’envers. Les mots sont à l’envers. Les gens que j’aime, je les hais, et les gens que je hais, je les…. »

Effy déteste le monde. C’est tellement vivace, tellement ancré dans sa personnalité, elle qui brûle tout ce qui bouge, et qui se réjouit dès lors qu’il est possible de tout détruire, y compris elle-même (il suffit de voir ses tenues vestimentaires, entre style emo et sado-masochisme), que ça en devient un paradigme. Le problème, c’est que Effy est intelligente. Mais cette intelligence la ravage, la pourrit de l’intérieur, elle a une vision tellement cynique du monde, de ses parents, exemples parfaits de la beaufitude, qu’elle souhaite tout faire exploser. Franchir tous les interdits. Il n’y a plus de limite dans la tête d’Effy puisqu’il n’y a plus de valeurs, ni de morales. Les adultes sont pitoyables. Il lui faut donc de l’excitation, de la dangerosité, de l’effronterie.

Cela la conduira à devenir la victime expiatoire d’une terrible vengeance. Car, je le répète, l’objet de cet épisode, c’est Tony.

Il le dit lui-même : « je suis en train de vivre la nuit la plus étrange de toute ma vie ». Et c’est vrai. L’atmosphère de cet épisode sera particulièrement bizarre : inquiétante, anxiogène, glauque. Il faut dire que tout sera tourné en nocturne. Ou bien dans des locaux incongrue comme une rue en dessous d’un pont, un entrepôt, ou un centre sportif, recyclé en lieu pour rave party, avec ses murs peints en couleur fluorescente ou ses lumières rouges, aveuglante et allarmante. Même les endroits usuels seront détournées par les images : la place de Bristol, avec son bassin d’eau qui reflète les néons de la ville, la chambre de Chris avec ses aquariums et ses projections ou la chambre même de Effy, complètement déformée par les bougies et les multiples facettes colorées. La ville de Bristol sera vue au travers un filtre. On sent des influences évoquant Blade Runner, ou certains mangas comme Akira ou Ghost in the Shell. Même la traversée de la ville en voiture sera angoissante, de part la couleur criarde se reflétant sur le pare-brise, et témoignant des zones peu recommandables fréquentées pour chercher Effy.
L’épisode, globalement, sera anxiogène, avec cette ambivalence, ce flou, cette impossibilité de se reposer sur des bases saines. Même en lieu sûr, à la maison, autour de la table familiale, le ton sera particulièrement étrange, avec ce père à côté de la plaque, son couteau électrique à la main déchiquetant des cuisses de poulet en un bruit de succion rebutant. La chambre d’Effy et ses murs de tâches de couleur se transforme en lieu de culte, de rites sataniques, tandis que celle de Tony, avec ses néons d’hôpital se transforme en repère aseptisé, dépourvu de la moindre émotion. D’ailleurs, il n’y aura pas de chaleur dans cet épisode, d’où l’impossibilité de tourner en plein jour.

Cette déformation de la réalité, avec ces chausses trappes, ces faux-semblants, ces personnages d’apparence sympathiques, qui se transforment tout à coup en sociopathes, ces masques, comme celui du gorille qui revient par deux fois, ces pièges, peut se voir aussi comme la transposition des peurs des adolescents. Face au monde adulte, à celui des responsabilités, le monde du dehors, les jeunes s’imaginent des cauchemars, cauchemars qui vont devenir ici réalité. Tony, tout au long de ce qui ressemble à un parcours initiatique, va être confronté aux angoisses les plus existentielles : l’abandon, la baisse d’estime, le poids des responsabilités, la séparation, l’inceste, l’humiliation et enfin, le plus terrible, la mort. Devant ses appréhensions qu’il refoule le plus clair du temps, ou qu’il refuse de voir, Tony, comme sa sœur du reste, adopte un comportement de fuite, de dédain, de moquerie. Là où Effy se réfugie dans l’incommunicabilité et le franchissement de tous les interdits, Tony manipule les gens comme des marionnettes. Tout deux transforme le monde comme il le souhaite. Etant donné que le monde est en soi angoissant, tout deux, vont le modifier selon leur bon vouloir pour le trouver plus rassurant car façonné par eux-même. Se laissant embarquée dans les drogues ou une sexualité permissive, Effy se réfugie dans un monde chimérique, tout en ayant l’impression de garder le contrôle et de provoquer les événements. Même chose pour Tony, qui de par ses belles paroles et son intelligence, va agencer les choses et les gens de telle manière qu’il va s’en satisfaire, en ayant l’impression de là aussi tout contrôler. Tous les deux sont à la recherche de paradis artificiels, le plaisir dans les drogues et le sexe pour Effy, le plaisir dans le sadisme et la manipulation pour Tony. Ce sont des névroses qui sont à l’origine de ces comportements négationnistes. Et notamment une peur incontrôlable d’éprouver des sentiments. Car éprouver de l’attachement, c’est accepter perdre le contrôle et interagir avec les gens.

Celui qui résumera le mieux l’attitude de Tony, ce sera Sid. Sid, son bon copain, mais aussi sa marionnette préféré et consentante. La confrontation aura lieu alors que tout deux sont au rendez-vous fixé par les types avec Effy, adossés sur la voiture du père de Sid, et jetant des regards curieux autour d’eux, zone abandonné et pas très rassurante. Après que Tony ait rabâché son histoire avec Michelle, estimant que Sid a tout fait foiré, ce dernier craque et ose ce qu’il n’a jamais osé faire : se rebeller. Il lui demandera pourquoi ils sont toujours amis. Ce sur quoi, Tony lâchera des mots cruels envers lui. Le dialogue qui suit est saisissant, un des sommets de cette première saison, avec un Tony bluffant d’insensibilité et un Sid pathétique et les larmes aux yeux d’un trop plein de colère refoulée.

- C’est bizarre, hein ? Je fais des trucs qui toi te font flipper, je couche avec des filles, tandis que toi, tu les pousses à faire des tentatives de suicide.

- Arrête…

- Tu es en train de serrer les poings ? Si tu veux me casser la gueule, vas-y, te gêne pas.

- Tu sais que j’ai toujours été en admiration devant toi.

- Oui. Je sais aussi que tu passais tes nuits à te masturber en pensant « quand je serai grand, je serai comme Tony »

- Et aujourd’hui, je prendrai ta place pour rien au monde ! Tu as toujours été égoïste, ça je l’ai vite compris. Tu n’hésitais pas à nous manipuler pour parvenir à tes fins. Ça se tient. Mais là maintenant, tu nous manipules juste pour prendre ton pied. Tu fais des coups de putes à tout le monde et je ne pige pas pourquoi. Tu n’as plus un seul pote, tu n’as plus de meuf et même ta sœur ne répond pas quand tu l’appelles. Tu as raison : elle est maligne Effy.


Tout le nœud de la relation entre Tony et Sid va être cristallisée ici. Car en effet, las du comportement de Tony, exclusivement égoïste, et défensif, Tony ne pouvant pas se livrer (et il faudra attendre la fin de cet épisode, soit le huitième depuis le début, alors que la série s’est pourtant ouverte avec un centric sur ce personnage, pour qu’il se confie enfin), Sid va lui aussi l’abandonner, et concrètement du reste, puisqu’il part avec la voiture. Il en profitera pour enfin aller voir Cassie et lui dire qu’elle lui plaît. Pendant ce temps, Tony sera renvoyé à ses démons : il sera seul. Tony et son succès, Tony et ses amis, Tony et les filles, tout ceci n’a été qu’une illusion. Et cet épisode va en montrer les conséquences.

Mais revenons en arrière. Tout d’abord, Tony va se retrouver abandonné de tous, de ses amis, désireux de faire la fête sans lui, puisque Michelle ne souhaite plus lui parler, il aura beau laisser des messages, même Sid ne daignera pas répondre. Pendant ce temps, parallèlement, Effy fait la fête. Elle investit avec une copine aussi idiote que bavarde, un entrepôt laissé pour la nuit, où elle va en profiter pour utiliser toutes les machines d’entreprise et succomber au charme d’un beau jeune homme. Et lorsque Tony doit rejoindre sa sœur au commissariat, il la voit monter avec des inconnus qui semblent l’avoir kidnappée. Effy, complètement shootée se laisse faire, sans la moindre conscience du danger, dans une attitude complètement passive. Effy croît manipuler tout le monde et n’être atteinte que par peu de choses, mais en réalité, elle s’expose beaucoup trop. Tony, lui, veut lui courir après mais se fait tabasser sur le trottoir. A priori dissociée, les deux histoires semblent se rejoindre, sans que l’on comprenne pourquoi, et là, on commence à avoir peur.
Après des heures et des heures de recherche dans tout Bristol, où Tony fait appel à Sid, il finit par aboutir sous un pont, là où un inconnu lui a donné rendez-vous. L’endroit n’est guère engageant. Et Tony doit suivre un type en scooter qui refuse de lui parler et se contente de lui prêter un casque de moto. Flippant. Il se dirige alors dans un centre sportif laissé vacant pour la soirée mais squatté par une bande de jeunes, faisant une rave partie. Celle-ci est des plus étranges, il y a du monde dans toutes les pièces, s’embrassant, faisant l’amour, dansant, se droguant, des gens dont on ne sait d’où ils sortent. Au grès des déambulations dans une ambiance des plus glauques, avec ces néons et ces lumières de discothèques, Tony entre dans une salle de billard. Là, il retrouve le frère d’Abigaïl, qu’il avait humilié précédemment, et qui l’attendait justement pour se venger. Avant d’appeler l’hôpital pour soigner Effy, tombée dans les pommes depuis une dose fatale d’héroïne, il propose un marché à Tony : coucher avec sa propre sœur. En pleur, dépouillé, au sol et rué de coups dans les côtes, Tony s’avouera vaincu. On le retrouve quelque temps plus tard, en caleçon, couvert d’ecchymoses, perdu, titubant dans la nuit et le noir, portant sa sœur dans les bras. A l’hôpital, il veillera sur sa sœur, qui s’en remettra d’après le médecin, accablé du poids de la culpabilité et de la peur de la perdre. Ses parents ne manqueront pas de le juger responsable de la perte d’innocence de la petite Effy.

Ce n’est que là, qu’après s’être heurté à la réalité de la vie d’adulte que Tony va commencer à prendre du recul. Au cours d’une scène touchante, où il est assis avec Sid qui lui apporte un coca, il avouera ne pas se sentir bien dans sa tête. Le réconfort apporté par Sid, sa placidité, est une belle preuve d’amitié, malgré tout ce que s’est pris dans la gueule le pauvre Sid. Ce dernier, au service de Tony, a même dû interrompre son premier baiser avec Cassie. Tony se rend compte qu’il fait des choses méchantes tout simplement parce que ça l’amuse. Mais ce comportement puéril et vicieux entraîne fatalement la perte des gens qui lui sont précieux, ses « choses » comme il les appelle, ces personnes qui l’aiment comme il est et non pas en fonction des manigances et du bagouts qu’il possède, des gens comme Effy ou Sid, qui restent à ses côtés coûte que coûte. Se séparer d’eux ou continuer égoïstement, il faut choisir : Tony comprend que la responsabilité naît à partir du moment où l’on est plus tout seul. Et le monde adulte, c’est ça : ne plus être tout seul.